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Chronique 162
25-11-2022

 

Chronique 162

 

Pour un branle-bas de combat low-tech

 

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Cela ne vous aura pas échappé: l'heure est à l'artillerie lourde, dans tous les sens du terme. Entre la guerre que l'on a feint d'ignorer, qui est maintenant aux portes d'une Europe incapable de faire respecter les droits qui la fondent, et la technologie à tout va qui prétend nous sauver alors qu'elle crée des problèmes pour mieux monnaitiser d'apparentes solutions, c'est la grosse fuite en avant au hasard viriliste. Car excusez-moi mais parmi les belligérants et les multinationales qui donnent dans le transhumanisme, pointe de la pointe du solutionnisme techniciste, je ne vois aucune femme. Comme c'est bizarre et d'où ils sortent tous ces mecs, de quel ventre ? Bref, on n'en finit pas d'égrener les ravages du même paradigme. Quand je faisais mes études de Sciences Po, on rapprochait cela de la théorie marxienne de la domination, d'abord appliquée aux relations de classe entre patrons et ouvriers. Puis sont venues dans le droit fil les réflexions sur l'asymétrie et la toxicité des relations entre le « nord » et le « sud » à l'échelle internationale, les droits civiques aux Etats-Unis en faveur des afro-américains. Et bien sûr les « gender studies » pour déconstruire ce que l'on rassemble aujourd'hui sous l'étiquette d'une virilité dévoyée qui se déploie à tous les étages, de la sphère domestique, on pourrait même dire du rapport à soi au rapport au monde

Voilà le contexte. C'est pas brillant brillant. Heureusement il y en a qui réfléchissent et qui agissent, qui donnent donc à la fois de l'espoir et, s'ils ont le bon goût de partager, du savoir. Voici donc un livre utile, à commencer par « utile » sous le sapin de Noël que vous n'aurez évidemment pas acheté tout coupé et tout poudré de fausse neige, mais que vous aurez fabriqué avec ne serait-ce que quelques branches entrecroisées en bois, ramassées lors de belles balades d'automne. Il faut donner dans le symbolique mes amis ! Quel besoin d'avoir un vrai sapin de toute façon mort, mauvais signe s'il en est, alors que maintenant il faut changer notre câblage neuronal et se retrousser les manches ? Autant commencer le low-tech, alias « technologie douce » par ça, en mode Do it yourself bien compris. Alors de quel livre s'agit-il ? Il nous provient une fois n'est pas coutume des remarquables éditions Ulmer qui ont eu la bonne idée de créer la collection Résiliences qui compte déjà de précieuses références pour cesser d'être passif, se prendre en main pour ce qui a trait à la vie de tous les jours : produire sa nourriture, son électricité... bref rompre à petits pas avec ce qui nous tue tous car nous maintient non seulement dans une posture mentale mortifère mais aussi sous l'emprise d'acteurs économiques qui ne le sont pas moins (voir encore cette semaine le reportage sur Arte « Un monde obèse » qui rappelle l'effarante concentration de quasi toutes les marques auxquelles nous sommes exposées juste chez quelques grandes entreprises) : la dépendance.


Ainsi, dans Objets low-tech du quotidien. Fabriquer blender à pédale, frigo du désert, germoir..., les jeunes et entreprenants Alizée Perrin et Yoann Vanderdriessche s'attaquent au chantier de taille qui est de trouver, et même mieux, réaliser nous-mêmes ce qui nous accompagne dans la satisfaction de réels besoins au quotidien. Bon, ces deux-là quoiqu'encore verts, ne sont pas nés de la dernière pluie. Dans l'introduction, ils expliquent bien d'où ils parlent, en quoi ils sont légitimes de par leur parcours à la fois spirituel et bien matériel. En effet, ils en sont arrivés là grâce à tout un cheminement, à prendre au sens littéral car ils sont partis avec leur van à la rencontre d'innovations levant le pied sur la technologie, du moins la technologie quand elle est synonyme de surenchère techniciste. Dans cet ouvrage que l'on tient bien en main, limite un format poche à trimbaler un peu partout pour bricoler entre (futurs) initiés, abondamment et joliment illustré de photos et de schémas, vous trouverez sur 125 pages le moyen de vous mettre dans le bain. Cela d'autant plus que tout au long des descriptions très claires et encourageantes pour mener les 8 réalisations proposées, il est bien spécifié à chaque fois le niveau de difficulté, le temps et le budget nécessaire (forcément inférieur si c'est de la récup, ce qui est dans l'esprit global de la démarche). Je dois préciser que je n'ai pas pratiqué à la suite de la lecture de cette somme abordable par tout un chacun ; je dirais « pas encore ». Toutefois, ayant moi-même traîné mes guêtres dans des labos low-tech et ayant reçu dès l'enfance une boîte à outils, je vois très bien ce qu'ils veulent dire et je peux mesurer de quoi il s'agit. Ma conclusion est la suivante : s'il y a un bouquin pour rentrer dans le sujet, c'est bien celui-ci ne serait-ce que parce qu'il faut bien commencer par quelque chose, s'y frotter, et que c'est un moyen de déjà mener à bien par ses petites mimines toutes étonnées d'être (ré)activées des objets nécessaires comme ce qui permet de conserver au froid ou de cuisiner.


Plus qu'une critique, j'aurais cependant deux remarques en forme d'invitation à poursuivre leurs efforts de conception et de vulgarisation. Tout d'abord, je reste malgré tout un peu sceptique non pas sur le temps qu'il faut pour que chacun s'y mette car il faudra de toute façon s'y mettre et réorganiser le rapport au temps, donc au travail et aux compétences de chacun, à leur mutualisation. Non, ce qui pose à mon sens problème, c'est le manque de place et surtout dans le contexte massivement urbain (de plus en plus...) du lectorat concerné. Car c'est ok pour fabriquer son propre frigo mais alors il faut qu'il prenne la relève totale de mon frigo actuel, qui d'ailleurs en plus est doté d'un petit congélateur. Or là, le modèle qu'ils proposent ne remplit que partiellement la fonction de ce frigo actuel qui prend déjà une certaine place mais a l'avantage de la verticalité d'un seul tenant. En second lieu, quid d'autres modes de cuisson que celle, très lente et d'ailleurs délicieuse, dans la marmite norvégienne ? Juste pour se faire un œuf au plat, on fait comment ? Idem pour la cuisson rapide de certains légumes qui par ailleurs, pour des raisons de qualité nutritionnelle, ne doivent pas être cuits longtemps du type épinards ou brocolis ? Personnellement, j'utilise ma bouilloire (donc beaucoup d'énergie d'un coup) pour booster la cuisson et utiliser très peu de temps les plaques dont j'utilise la chaleur même quand je les éteins ensuite. Et bien sûr j'utilise un couvercle, et bien sûr j'essaie d'optimiser la cuisson en mettant avec les légumes verts pré-cités par exemple des morceaux de pommes de terre coupés assez petits pour ne pas risquer de les manger trop crus. Bref, là on est retour à la case bon sens de mamie ou tout bonnement intuition, observation, souci de mieux faire, y'a pas besoin d'être sorti de la cuisse de Jupiter -le vrai, pas le petit blond aux yeux bleus qui se l'est approprié- pour réaliser de telles manipulations. Le degré 0 de la low-tech, c'est ça, c'est revenir à cet esprit pour après suivre des modes d'emploi, l'incarner la grande Transition.


Bon, je ne saurais donc que trop recommander à ces deux auteurs et aux éditions qui mettent en lumière leur très fructueux et instructif travail de poursuivre sur leur lancée. Car tant qu'à s'attaquer aux « objets low-tech du quotidien », je serais curieuse de savoir ce qu'il en est pour laver le linge, communiquer et s'informer. Car je veux bien la décroissance, c'est-à-dire la sobriété heureuse comme disait l'autre, soit en revenir aux véritables besoins et y subvenir de manière durable, donc halte au feu la machine aux 36 000 programmes, sécheuse en plus, vous êtes pas un peu dingues ? Oui, en finir avec tous ces écrans et toutes ces images de plus en plus nombreuses et animées, ce monde décidément obèse. Ok. Mais quelles alternatives pour le téléphone et l'ordinateur ? Y renoncer, j'y crois peu. Est-ce souhaitable ? Je ne pense pas. Et qu'en pensent nos deux ingénieurs (de fait), quelles sont leurs pratiques et leurs perspectives sur le sujet hautement sensible du numérique ? En tout cas moi, je rêve et j'attends un pédalier universel qui me permette de faire du sport et de produire en même temps l'énergie pour mes appareils électroménagers, « smart phone » compris car c'est un outil que j'estime nécessaire tant personnellement que professionnellement. Inutile de dire que je demeure à l'écoute, pour ne pas dire en veille frénétique, si jamais une publication venait à traiter ces épineuses thématiques.


Tiens justement, en matière d'épineuses thématiques, vous reprendrez bien un peu de résilience non ? Ça vous semble évident, vous, la résilience, maintenant qu'on vous a seriné que c'était le bon concept, que tout le monde l'a allègrement récupéré et que même si vous n'y arrivez pas, vous, à être résilients c'est-à-dire finalement à tendre la joue quand vous avez déjà pris plein de baffes, ben c'est que vous êtes trop nuls, vraiment quel manque de volonté ! Bref, cela faisait un certain temps que des notions comme celle de « compensation (carbone)» ou d' « adaptation » me couraient sur le haricot local et bio. La résilience aussi. Et enfin, oui enfin l'un des seuls mensuels qui méritent notre attention, le bien nommé L'âge de faire, propose dans son numéro 178 du mois courant une grande double page sur, donc, cette épineuse thématique. Abonnez-vous, abonnez-vous d'urgence, abonnez qui vous aimez et même les autres ! Ainsi, vous aurez accès à tout plein d'informations de qualité, po-si-ti-ves (le truc incroyable) et à des dossiers qui secouent bien le cocotier du genre « Résilience non merci ! » assorti de l'interview de l'auteur de Contre la résilience, le chercheur dans une unité du CNRS Thierry Ribault qui balance : « L'art de faire du malheur un mérite ». Bon, vous lirez mais je vous mets d'ores et déjà dans l'ambiance (c'est moi qui mets en caractères gras pour être certaine de bien faire passer le message subliminal;)) : « Or les raisons pour lesquelles je propose de mener une analyse critique de la résilience n'ont rien à voir avec une quelconque volonté de prêcher le malheur. Il s'agit au contraire de montrer en quoi nous devons nous défaire de la résilience, qu'elle soit individuelle ou collective, parce qu'elle est, dans les faits, l'art de faire du malheur un mérite. Il nous faut sortir de la logique du sacrifice à laquelle elle nous invite à souscrire. Dès les années 1940, la notion de résilience est sortie de son champ d'application originel -la physique des matériaux- pour devenir le couteau suisse thérapeutique de la société industrielle. Il n'existe désormais plus aucune catastrophe dont les promoteurs de la résilience ne se saisissent en exhortant chacun à faire de sa destruction une source de reconstruction, et de son malheur une source de bonheur. Selon les partisans de l'accommodation, être résilient signifie non seulement être capable de vivre malgré la diversité et la souffrance mais surtout être capable de vivre grâce à elles, de grandir et de s'adapter par la perturbation et la rupture, et faire acte de foi envers elle. En réalité, cette idée est inapplicable dans beaucoup de situations d'exposition toxique, pathogène ou radioactive. L'analyse critique de ces politiques de résilience appliquées à ce type de désastres montre comment elles construisent autour de cette notion une sorte de nouvelle religion d'Etat. Elle peut aussi être utilisée pour détourner l'attention des causes des désastres vers leurs effets, car la résilience est une arme d'adaptation massive aux effets des catastrophes, à défaut de rechercher l'abolition de leurs causes » (p.16). Comme on dit dans le Midi, « au moins il envoie pas dire les choses ».


Tiens tiens, mais il y en a un qui dit aussi les choses très, mais alors très clairement, et cela depuis bien longtemps : c'est l'ami Gilles Perret, réalisateur et scénariste haut-savoyard plus connu jusqu'ici pour ses documentaires. Via Reprise en main, le voici qui donne désormais dans la fiction avec succès et, un acte militant est un acte militant, je ne peux que vous recommander de faire une pierre deux coups : aller vous délecter de cette comédie sociale admirablement porté par des acteurs (chouchous) comme le magnétique Pierre Deladonchamps et l'irrésistible Grégory Montel, et bien sûr aller au cinéma, mais oui bien sûr rien de tel que le grand écran et que brancher votre voisin à la sortie pour tchatcher un coup, lui demander si le film lui a plu, patati patata et plus si affinités autour d'un jus de gingembre dont les Suisses ont décidément le secret (je vous dis ça car je conçois toujours un grand étonnement quand parfois je franchis la frontière et que je tombe nez à nez avec cette mixture beaucoup moins fréquente dans nos contrées).


Bon, ben une fois encore, y'a du pain sur la planche. Je vous laisse parce que j'ai atelier four pour ensuite faire mon propre pain. Autant dire que tout dolorisme de la résilience mis à part, on n'est pas arrivé mais j'y mets du cœur, j'y mets du cœur, foi d'amie de Perret !



Citoyennement vôtre,

©Yolaine de LocoBio,

Novembre 2022

 
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