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Cogitations et actions
Chronique 103
16-12-2019

Si loin, si proche : rendez-vous de fin d’année chez nos voisins suisses

 

  

Et pourquoi ne pas élargir le cercle de nos réflexions et de nos pérégrinations au-delà de la frontière… surtout quand on sait combien elle a pu varier au fil des siècles et combien nous sommes de fait proches ? La très récente inauguration du Léman Express, train de part et d’autre du Grand Genève appelé à réguler les énormes flux de travailleurs transfrontaliers, nous fournit l’occasion de cette ouverture.

Ce qui frappe, en arrivant en Suisse, c’est à la fois la pertinence de clichés bien ancrés concernant ce petit pays assez incroyable et en même temps le sentiment qu’eux comme nous sont face aux mêmes problèmes. D’où le questionnement sur la frontière. Ainsi, à la lecture de l’instructif Frontalier mag de ce mois-ci, on trouve un court mais significatif paragraphe intitulé avec une certaine angoisse : « Et si les multinationales quittaient la Suisse ? ». Il s’agit d’un scénario sans doute volontairement catastrophe agité par un énième cabinet d’experts plus ou moins experts sur le sujet. Car la chanson, là-bas comme ici, on la connaît : trop de démocratie et trop d’écologie nuiraient… nuiraient à… à… l’emploi… ou à l’argent que se font des multinationales souvent froides et cyniques au moment de se re-dé-re-localiser et de licencier après avoir bénéficié d’aides et de protections variées ? On peut ainsi lire en substance des arguments assez scabreux  du genre : l’inquiétude est de mise « face à la multiplication des initiatives populaires dont la plupart vise à limiter la concurrence, la liberté de circuler et prônent des doctrines d’interdits. Outre la disparition des emplois, la Suisse se trouverait alors confrontée à une chute brutale de ses recettes fiscales à hauteur de 47% et de son PIB qui plongerait de 36% ». Et de poursuivre : « Les experts craignent en effet qu’après l’initiative pour les multinationales responsables, les changements fiscaux et la fin de la libre circulation des travailleurs, ces entreprises étrangères se détournent du pays. Pour eux, le plus grand défi de la place économique suisse sera de permettre de poursuivre une différenciation de la fiscalité des entreprises »… surtout dans le contexte du Brexit et de ses conséquences en matière d’attractivité des territoires.  L’avantage de ce genre de propos est d’être explicites. Au moins, on ne perd pas de temps à comprendre et à avoir de scrupules : les choses sont aussi clairement énoncées qu’elles sont pensées, même si sur le fond fumeuses et totalement déconnectées des enjeux qui devraient tous, et vite, nous occuper. Le paradigme de l’ancien monde, tout baigné de son auréole de mondialisation ultra-libérale, s’énonce sans vergogne et donne le clair signal d’une résistance jusqu’au-boutiste qui pose bien le problème des chances de succès de la Transition, si possible en douceur.

 

Les Suisses ne s’y trompent pas, eux qui se retrouvent dans la rue comme dans d’autres pays, derrière des mouvements comme Extinction Rébellion. Beaucoup ont conscience de la nécessité d’un changement mais là-bas comme ici les paradoxes dans les comportements (vouloir changer mais faire peu pour cela en réalité) et surtout les tensions sociétales sont palpables tant les intérêts divergent. On a même vu récemment le prix Nobel de chimie Jacques Dubochet qui avait soutenu la grève pour le climat se voir critiquer par certains politiques sous prétexte qu’un scientifique ne doit pas prendre parti, d’autant plus quand il a une telle légitimité et qu’il a bénéficie de par son statut de fonds publics quand il était en activité. On constate donc que même dans un pays assez paisible, la tension est palpable. C’est plutôt une bonne nouvelle car on ne voit pas très bien comment et pourquoi la Suisse échapperait à une problématique globale. Nous devons tous œuvrer à une recherche de solution pour tous.

Ce qui frappe, c’est la similitude du constat sur le blocage principal pour enfin transitionner : clairement le poids excessif des intérêts d’une minorité d’entreprises qui ne cessent de faire pression pour uniquement maintenir les intérêts en question. Exploitation maximale des ressources, prétexte des investissements à amortir, chantage au désemploi et pourquoi pas au chaos, tout est mis en œuvre pour faire peur et empêcher que ne soit pensé et qu’advienne le monde de demain. Daniel Brélaz, vieux briscard de la politique helvétique pour, entre autres, avoir été le premier écologiste au monde à avoir siégé dans un parlement national, résume parfaitement la situation quand on l’interroge (voir l’intéressante et agréable émission de la RTS La puce à l’oreille, décembre 2019, et son livre L’avenir est plus que jamais notre affaire) : il faut taper juste et vite. Contre qui ? Les lobbys. En cela, notre secrétaire d’Etat auprès de la Ministre de la Transition écologique et solidaire, Brune Poirson, le rejoint enfin pleinement. Exaspérée par les résistances des industriels du recyclage face à son projet de loi contre l’usage du plastique à usage unique, elle a enfin fini par employer les mots justes pour décrire la réalité et désigner les responsables. Pourtant, on ne peut pas la suspecter d’être trop écolo ni trop de gauche ni trop activiste ni trop on ne sait quoi encore pour disqualifier le discours du réel qui fait de plus en plus consensus. Peut-être pas dans la population, détournée des vrais enjeux par la précarité et les clivages artificiellement entretenus par les populistes. Mais en tout cas, le constat est de plus en plus sans appel dans les sphères politiques, en principe décisionnaires, concernant qui devrait d’urgence être neutralisé.

 

Bon. Vous vous dites qu’en Suisse aussi c’est pas la joie derrière les clichés. Je confirme. Même si les choses ne s’expriment pas comme en France, de manière souvent tranchée et agressive, voire hautaine vis-à-vis de nos voisins, on sent un vent d’inquiétude. Pas que sur le chapitre de l’écologie mais aussi dans le domaine social car les questions des retraites et de l’appauvrissement de la classe moyenne se posent aussi. Preuve sans doute que le modèle de vie que l’on nous promettait comme la panacée pendant les 30 Glorieuses est totalement caduc. Eh oui, en Suisse aussi, il ne faut pas croire, il y a des gens pauvres ou en voie de. Et pour le coup, le niveau de vie peut être vite excluant là-bas aussi.

 

Je ne voudrais pas terminer l’année sur une note trop inquiète, quoique quand il faut opérer, il faut opérer, il y a urgence et on ne va pas se poser la question de l’urgence et de la personnalité possiblement autoritaire du chirurgien qui, en fait, vous sauve la vie. Il faudrait sortir de la confusion (entretenue ?) des esprits qui se sentent empêchés de consommer et voir les choses en face : quand il y a danger, tout être normalement constitué protège la vie au nom de l’urgence et de la légitime défense. Donc l’inquiétude, il y a de quoi en avoir face au réel et à son déni persistant. Toutefois, en cette période canonique de fêtes, autant arrondir les angles un peu comme savent bien le faire nos amis suisses à force d’écoute et de rejet de clivages trop tranchants. Moi, comme à mon habitude, je vais vous recommander du beau et du doux aux papilles, en attendant une nouvelle chronique sur l’au-delà d’une bien étrange frontière. Le beau d’abord, avec une créatrice de bijoux, Caroline Catti qui dans son atelier C pour plaire à Lutry près de Lausanne, utilise de l’or et des pierres fairtrade recyclés et certifiés. La démarche est assez rare pour être soulignée, sans compter qu’il s’agit de créations uniques réalisées par une artisane. Côté papilles, le chocolatier Durig s’impose pour les mêmes raisons parce qu’il propose un choix varié de douceurs bio et équitables. L’atelier se situe dans le quartier sous-gare à Lausanne, de même qu’une boutique et une autre près de l’Hôtel de ville, plus exactement rue Mercerie. N’hésitez pas à faire une petite virée en cette période où les multiples places de la splendide et attachante cité vaudoise s’animent de marchés en tous genres. Si le vin chaud, forcément suisse ( ;), vous a un peu trop fait voir d’étoiles, les transports en commun, gratuits si vous logez à l’hôtel, vous ramèneront bien tranquillement à bon port… quelque part entre les rives de deux beaux pays qu’un lac tout aussi splendide et attachant relie. On l’appelle le Léman et, express ou pas, il s’écoule, coule, croyez-moi, depuis longtemps.

 

©Yolaine de LocoBio

Décembre 2019

 
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