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Chronique 92
22-07-2018

Qui marche sur la tête manque l’horizon

(et va mécaniquement droit dans le mur)

 

  

    « Seules les pensées que l’on a en marchant valent quelque chose » a décrété Nietzsche, sans doute et on l’espère pour lui de retour de promenade. Il n’est pas le seul à avoir mis l’accent sur les vertus de cette activité et, au-delà, de l’activité physique et de l’importance de la matérialité en l’occurrence corporelle. L’intérêt de ce genre de réflexion, aujourd’hui, c’est bien entendu la référence à la marche alors que l’obésité contraint les pays même pas encore ou jamais « développés » à voir, eux, se développer nombre de handicapés incapables de se déplacer par eux-mêmes normalement. Nul n’est besoin d’insister sur ce véritable fléau social, abusivement appelé « épidémie », comme s’il fallait voir une fatalité naturelle là où ne sont qu’effets culturels de la dite Modernité.

L’autre intérêt de ce type d’assertion, c’est de définir ce qui a de la valeur ou  pas. Or si c’est en marchant que l’on produit des pensées ayant de la valeur, quid si on ne marche plus, ou de moins en moins, ou carrément sur la tête ? Car c’est le cas, et depuis bien longtemps, et sous les apparences de la pensée la plus sérieuse, donc la moins contestable. Dom Quichotte toujours chevillé au corps (décidément !), je voudrais cette fois-ci m’attaquer aux doctes penseurs de la philosophie. Je dis « doctes » au masculin, même si ça n’est pas très manifeste, car l’un des maux de la philosophie est la surreprésentation masculine de cette, comment dire ? discipline, science, démarche ? En tout cas, ce déséquilibre est un drame pour cette pensée. Mais c’est surtout un drame pour l’Humanité qui a trop souvent pris au sérieux de totales inepties. Je parle essentiellement de la philosophie occidentale qui m’est la plus familière et j’ai l’honnêteté de ne pas généraliser. A charge pour des philosophies plus pertinentes, c’est-à-dire en phase avec le vivant et le réel, de se manifester et de s’imposer. Car le moins que l’on puisse dire est que l’on en a cruellement et urgemment besoin.

 

Vous devez vous demander : mais quelle mouche l’a encore piquée ? Je dirais ni celle du coche ni celle de la bouse d’à côté. Non, c’est juste, encore, un article du Philosophie Magazine de cet été –preuve que je persiste à la lecture d’inepties, histoire de me donner une chance d’être agréablement surprise-. Intitulé « Pas de pitié pour les mini-cerveaux ? », il nous rapporte le développement croissant d’« organoïdes cérébraux », alias des cerveaux miniatures pour l’instant produits en laboratoire. Attention ! Ceci n’est pas de la science fiction mais la science qui prétend inventer nos vies, donc de la fiction, donc s’y intéresser est de salubrité publique. En fait, sincèrement, sur cette question, je n’ai pas d’avis. Ouf ! Elle n’a pas d’avis, on va enfin pouvoir se reposer. D’accord, je vois le genre, faut dire si je dérange, moi et mon poli à gratter à défaut de dedans la main. D’un autre côté, ce n’est pas le désir de pseudo-tranquillité qui va m’arrêter, non, pas en si bon chemin. Bon, donc, ce qui me dérange, c’est la manière d’appréhender ces questions dans ce magazine qui est le n°1 en la matière en France. Et qui, au surplus, relaie les débats actuels qui agitent le marigot philosophique. Donc ce qui gêne, ce sont les questions éthiques liées à ce genre de manipulations et de créatures. Ainsi : « A terme, les scientifiques pourraient bien produire une conscience, ou du moins certaines formes de conscience. Faudra-t-il considérer ces bouts de cerveau comme des sujets de droit à part entière ? » (p.21). Or, préviennent les philosophes, juristes et médecins des plus grandes universités américaines (forcément : qui peut le pire peut le mieux et inversement) : « Plus les modèles cérébraux se rapprochent d’un cerveau humain fonctionnel, plus ils risquent de soulever d’épineux problèmes éthiques » (ibidem).

 

C’est donc plus clair que jamais: la question de la conscience est prisonnière d’une philosophie elle-même prisonnière et coupable d’anthropocentrisme. Le genre humain, dans ce qu’il a de plus « intelligent » et d’apparence légitime, ne semble s’intéresser à ces questions que lorsque lui-même est en question. Actuellement, il est certain qu’avec l’essor des fausses intelligences vraiment artificielles, certains ont beaucoup de soucis à se faire. On a comme qui dirait peur de se laisser dépasser et de se faire, demain matin, manger par le loup-robot. Du coup, on s’affole, encore et toujours trop tard. Et du coup, comme encore et toujours, on aborde la question de travers. En effet, pourquoi faudrait-il attendre que la ressemblance avec notre cerveau soit trop grande pour que l’on se pose des questions d’éthique ? Comme si l’éthique n’était pertinente que pour les humains qui ne sont, après tout, que des animaux comme les autres. Vite ! Je précise : comme les autres mais dotés d’intelligence. Ok, mais les autres animaux sont aussi intelligents, sauf qu’on ne comprend rien, ou encore très peu, à leur intelligence. Autant dire qu’on est très cons, d’autant plus quand on se drape dans de la suffisance. Par conséquent, l’éthique qui a pour objet de faire au mieux sur des sujets sensibles (top définition perso :-) ) doit évidemment concerner tous les types de cerveaux, d’intelligences, et j’ajouterais même de formes vivantes et pourquoi pas la « Nature », l’ « environnement » dans leur ensemble ? Car fondamentalement, le problème, notre problème de dingue qui nous tue et tue tout autour de nous, c’est cette façon erronée de voir les choses, de longue date. Oui, la philosophie y est pour quelque chose et le cas d’espèce des « mini-cerveaux » ne fait que souligner l’inanité, voire la toxicité d’une production intellectuelle à côté de ses pompes, vide de toute spiritualité au service du vivant.  Il faudrait arrêter de jouer aux pompiers pyromanes et, après, se faire plaisir en se réunissant entre grands clercs pour dire que non, que quand même ça ne se fait peut-être pas, qu’il faut arrêter à temps. Tout le monde sait très bien que si on pouvait arrêter le progrès et son arrogance, ça se saurait. Non, ce qu’il faut, c’est une bonne révolution sensible, celle que je défends et entend bien de plus en plus charpenter, pour espérer nous en sortir et, au passage, être digne de notre profonde, si réelle, humanité.

 

Bon, on a commencé avec Nietzsche, on va finir avec l’écrivain Paul Valéry car un bon bouquin de littérature vaut souvent mieux que des arguties pseudo-philosophiques. Ainsi, le fameux sétois auteur du non moins célèbre « Cimetière marin » avait-il judicieusement remarqué dès 1924 : on peut « concevoir des craintes sérieuses sur les destins de l’intelligence telle que nous la connaissons jusqu’ici ». Sachant que comme l’espérance de vie, le QI a baissé dans les pays « développés » depuis le milieu des années 90, surtout à cause de causes environnementales et parmi celles-ci des causes technologiques, l’enjeu est juste de se poser la question suivante : que signifie notre évolution si nous devenons de plus en plus cons ? Et la première des conneries n’est-elle pas de continuer à prendre au sérieux la pire des « âneries » : nous, sérieusement, seuls détenteurs de l’intelligence et de la conscience, à ce titre grands ordonnateurs de l’éthique ? Allons, quand commencera-t-on à être sérieux ? Faut-il attendre que jeunesse se passe ou que femmes philosophes se fâchent ?

 

 ©Yolaine de LocoBio,

 Amie des bêtes, à commencer par les philosophes confirmés.

 

 
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