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Chronique 39
23-03-2011

Fatigués du vert ? Allons donc !



 
Cela fait à peu près un an, je sais pas, j’suis fatiguée, que j’entends parler de-ci de-là de fatigue verte. Il s’agirait, d’après des enquêtes, de saturation de la population face à l’écologie. Ou du moins face aux gestes responsables qu’on lui demande de plus en plus. Ces gestes que l’on appelle « petits », partant du principe qu’il n’y a pas de « petit » geste et que si chacun se responsabilise, on pourra peut-être y arriver. En résumé, la « fatigue verte », ce serait de la lassitude face à une option réformiste. Une option qui se paie le luxe du temps qui passe, donc. Admettons.


Le problème, c’est quand même cette option réformiste est mise à mal par des gens dont on peut douter de l’esprit de responsabilité. Mon agacement a commencé lorsque j’ai vu à la télé, plan de communication classique et efficace oblige, l’auteur d’un bouquin sur le développement durable. Enfin, je ferais mieux de parler d’intégrisme du bio, de l’écolo et du vert tant ce monsieur avait l’air bridé et malheureux. Soit disant il est harcelé par son voisin et tous ces petits gestes le tannent. Pauvre chou. Soit disant tous ces gestes ne sont que symboliques et ne servent à rien. Ils auront au moins servi à l’occuper pendant l’écriture de ce ni récit ni essai et à déclencher une polémique dans une société qui, décidément, donne l’impression de cruellement s’ennuyer. Pas que ça à foutre de trier les poubelles, j’ai un tchat dans 1 minute.

 

Mon agacement a forci lorsque j’ai entendu les critiques élogieuses de ce bouquin à la radio, en plus sur le service public. Loin de moi l’idée que le service public devrait se brider sur certains sujets, mais les chroniqueurs devraient parfois prendre un peu de recul sur certains sujets et ne pas se laisser prendre au piège de l’humour noir, de la provocation. Non, on ne peut pas rire de tout, surtout des défis et des actions écologiques urgentes. Car l’écologie est affaire de tous, y compris de ceux qui se disent en « avoir marre de tous ces vélos à Paris, avec tous ces cyclistes qui vont vite. Pour qui ils se prennent ? C’est dangereux ! ». C’est vrai, c’est dangereux tout ce qui touche au vivant.

 

Parlons danger, justement. La promo de ce bouquin, c’était le mois dernier. Février 2011. Là, on est en mars 2011. Le 11 mars 2011, ça devrait vous rappeler quelque chose, c’est tout frais et même que c’est pas tout à fait fini. Brève chronologie. 11 mars : séisme de magnitude 8.9 à 9 au Japon, le plus violent jamais enregistré dans ce pays ; suivi d’un tsunami dévastateur. Pour l’instant, déjà plus de 10 000 morts. Le lendemain : première explosion d’un réacteur nucléaire dans une centrale proche de l’épicentre. Les jours suivants : d’autres explosions, une panique en apparence maîtrisée car les nouvelles sont bonnes. En effet, les réacteurs sont arrosés et surtout les émanations radioactives vont vers le Pacifique. Encore une histoire de voisin, tiens tiens… Or il est bien connu qu’il n’y a rien, absolument rien dans cet immense océan. Personne n’y vit : pas d’humain, pas d’êtres vivants, que d’la flotte, rien d’intéressant. Et puis, sur ce, merde. J’emploie le mot parce que c’est vraiment pas de chance : le 19 mars, on commence à voir à la télé le sombre ballet des épinards japonais. Ben oui, les restaurateurs les ramènent aux fournisseurs, faut pas déconner, leur taux de radioactivité est anormalement haut. Et le lait, c’est pareil. Et le poisson, les coquillages, les crustacés, Brigitte, merde, qu’est-ce que tu fais ?! Tous les produits de la mer, c’est pareil. Et ils viennent d’où ? Ne me dites pas du Pacifique parce que je vais croire que c’est fait exprès pour me contrarier. Pace’que moi aussi, je suis fatiguée de tout ce vert, de tous ces écolos. J’en ai marre de tous ces soupçons, de toutes ces alertes. On pourrait pas un peu bouffer radioactif tranquille ?

 

Justement, pompon sur le gâteau, le nuage radioactif arrive en Europe au moment même où j’écris ces lignes. Tant pis, je garde la fenêtre du jour levant entr’ouverte car l’air frais et le chant des oiseaux l’emportent. Le soleil se lève, justement, et j’ai toutes les raisons d’être sereine : il paraît que les retombées de ce nuage seront « négligeables dans le ciel européen ». Je regarde, paisible, les étoiles s’éteindre et du rosacé prendre le relais. Et je me dis que c’est quand même cool de pouvoir faire d’énormes conneries et de pas du tout, ou si peu, en payer le prix. Je dirais même que c’est le contraire d’une bonne éducation. On l’aura compris, je suis effarée par l’irresponsabilité de gouvernements civils qui exposent leurs concitoyens et l’ensemble de la planète à des méfaits qu’ils avaient pourtant endurés il n’y a pas si longtemps. Je suis tout aussi effarée par cette façon, ensuite, de minimiser tout pour que continue à régner un ordre à l’évidence mortifère. Quelle manque de crédibilité et quelle indécence !

 

Mais ne nous y trompons pas : ça se passe là-bas, au pays qui est à l’origine des Amap, mais cela nous concerne tous. Pas que le nuage dont nous allons être forcément solidaires. Cette incurie et cette passivité face à ce qui nous est présenté comme un bon développement économique, sans alternative, doivent cesser. Si certains -d’ailleurs qui exactement ?-, sont fatigués du vert, du bio, de l’écolo, alors moi aussi je veux exprimer ma colère face aux irresponsables, aux cyniques qui, dans le silence profitable de tout ce système, font leur beurre. Entre le petit minois d’un vague contestataire parisien et la catastrophe japonaise, vous me demanderez quel est le lien. Le lien, c’est l’urgence de voir les choses en face et de garder ses forces pour les vrais combats. C’est sûr, quand la vie devient plus difficile chaque jour, que les gens sont inquiets pour leur travail, les fins de mois, pas question de les brancher avec l’écologie. On peut dire que le libéralisme économique a fait son œuvre. Les gens sont saturés, apeurés et comme par hasard il n’y a plus de place en eux pour l’information et la contestation. C’est de cela dont nous devrions être fatigués, plutôt que de verdure. Avant qu’il ne soit trop tard. Avant qu’il n’y ait plus ni beurre ni épinard.

 

 

© Yolaine de LocoBio

Mars 2011

 
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